Une photo qui n'aurait jamais dû sortir de ce sac
l y a des premières pages qui vous coincent. Celle-ci tient en deux phrases : « Je ne regarde pas l'inscription sur l'étiquette. Je ne remarque pas qu'elle ne porte pas le bon numéro de chambre. » Le …
l y a des premières pages qui vous coincent. Celle-ci tient en deux phrases : « Je ne regarde pas l'inscription sur l'étiquette. Je ne remarque pas qu'elle ne porte pas le bon numéro de chambre. » Le père d'Enéa vient de mourir, l'hôpital lui remet par erreur le sac d'un autre patient, et dans le portefeuille d'un inconnu il y a une photo de sa mère, disparue vingt-cinq ans plus tôt. J'ai enchaîné les cinquante pages suivantes sans lever la tête.
Ce qui suit tient plus de l'enquête intime que du thriller à cavalcades. Paris, puis Biarritz, une rue d'enfance, des voisins dont personne ne lui a jamais parlé, une amitié de jeunesse soigneusement effacée des albums photo. Élodie Girard avance par petites touches : une clé sans serrure, un bracelet de perles, un visage brûlé au briquet sur un vieux tirage. J'aime beaucoup sa façon de charger les objets. Le bracelet gravé « Martin J. » traverse tout le roman et change complètement de sens à la fin. De la belle mécanique, discrète, qu'on ne voit qu'après coup.
Le Pays basque est le vrai deuxième personnage du livre. Anglet, la Côte des Basques, la Rhune au loin, les maisons blanches à colombages rouges et celle d'Enéa, la seule aux volets vert d'eau. On sent quelqu'un qui écrit un endroit qu'il connaît, pas une carte postale.
Et puis il y a le journal d'Aurora. Quelques pages, au milieu du roman, où on lit de l'intérieur une femme qui va très mal : le petit déjeuner dégueulasse, les questions du psychiatre qui l'agacent, le yaourt au citron servi tous les jours alors qu'elle déteste ça. C'est là que le livre m'a vraiment attrapé. Pas dans les révélations : dans ces trois pages où une voix se fissure sous nos yeux, sans une once de pathos.
Une réserve quand même : le tiers central prend son temps. L'autrice décrit beaucoup : les tasses, les halls d'hôtel, les odeurs de café. Ça installe joliment l'ambiance, mais j'aurais aimé retrouver un peu plus souvent la tension nerveuse de l'ouverture. C'est le seul endroit où je me suis surpris à vouloir tourner les pages plus vite.
Sur la fin, le roman part exactement là où on ne l'attend pas, et j'ai refermé le livre avec une vraie boule au ventre. Ce n'est pas un twist gadget : c'est une explication qui reconfigure tout ce qu'on vient de lire et qui pose une sale question : jusqu'où on protège quelqu'un qu'on aime, et ce que ça coûte de se taire.
À lire si vous aimez les thrillers domestiques qui creusent la famille plutôt que la poursuite, et si les récits de maternité abîmée ne vous font pas peur. C'est un livre sincère, bien tenu, qui mérite largement qu'on lui pardonne ses quelques longueurs.
Toto
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