Derniers avis
★★★★★
Une photo qui n'aurait jamais dû sortir de ce sac
l y a des premières pages qui vous coincent. Celle-ci tient en deux phrases : « Je ne regarde pas l'inscription sur l'étiquette. Je ne remarque pas qu'elle ne porte pas le bon numéro de chambre. » Le père d'Enéa vient de mourir, l'hôpital lui remet par erreur le sac d'un autre patient, et dans le portefeuille d'un inconnu il y a une photo de sa mère, disparue vingt-cinq ans plus tôt. J'ai enchaîné les cinquante pages suivantes sans lever la tête.
Ce qui suit tient plus de l'enquête intime que du thriller à cavalcades. Paris, puis Biarritz, une rue d'enfance, des voisins dont personne ne lui a jamais parlé, une amitié de jeunesse soigneusement effacée des albums photo. Élodie Girard avance par petites touches : une clé sans serrure, un bracelet de perles, un visage brûlé au briquet sur un vieux tirage. J'aime beaucoup sa façon de charger les objets. Le bracelet gravé « Martin J. » traverse tout le roman et change complètement de sens à la fin. De la belle mécanique, discrète, qu'on ne voit qu'après coup.
Le Pays basque est le vrai deuxième personnage du livre. Anglet, la Côte des Basques, la Rhune au loin, les maisons blanches à colombages rouges et celle d'Enéa, la seule aux volets vert d'eau. On sent quelqu'un qui écrit un endroit qu'il connaît, pas une carte postale.
Et puis il y a le journal d'Aurora. Quelques pages, au milieu du roman, où on lit de l'intérieur une femme qui va très mal : le petit déjeuner dégueulasse, les questions du psychiatre qui l'agacent, le yaourt au citron servi tous les jours alors qu'elle déteste ça. C'est là que le livre m'a vraiment attrapé. Pas dans les révélations : dans ces trois pages où une voix se fissure sous nos yeux, sans une once de pathos.
Une réserve quand même : le tiers central prend son temps. L'autrice décrit beaucoup : les tasses, les halls d'hôtel, les odeurs de café. Ça installe joliment l'ambiance, mais j'aurais aimé retrouver un peu plus souvent la tension nerveuse de l'ouverture. C'est le seul endroit où je me suis surpris à vouloir tourner les pages plus vite.
Sur la fin, le roman part exactement là où on ne l'attend pas, et j'ai refermé le livre avec une vraie boule au ventre. Ce n'est pas un twist gadget : c'est une explication qui reconfigure tout ce qu'on vient de lire et qui pose une sale question : jusqu'où on protège quelqu'un qu'on aime, et ce que ça coûte de se taire.
À lire si vous aimez les thrillers domestiques qui creusent la famille plutôt que la poursuite, et si les récits de maternité abîmée ne vous font pas peur. C'est un livre sincère, bien tenu, qui mérite largement qu'on lui pardonne ses quelques longueurs.
Toto
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★★★★☆
Le paradis ne passe pas l'audit
Si vous ouvrez ce livre en espérant une romance tropicale à lire au bord de la piscine, vous allez vous faire cueillir. Le lagon est là, le surfeur magnifique aussi, mais il y a surtout un laboratoire clandestin planqué dans la jungle, des coups de feu, et une héroïne qui traîne une blessure d'enfance dont l'autrice ne fait jamais un accessoire. L'avertissement des premières pages n'est pas décoratif : c'est un thriller adulte, avec des scènes de sexe très explicites et des zones franchement sombres. Autant le savoir avant d'entrer.
Le point de départ, lui, est limpide. Sixtine De-Sainclair, auditrice chez AXA, débarque à Papeete pour vérifier les comptes de Tamatoa Pearls, une maison perlière familiale. Des colis de trois kilos facturés comme s'ils en pesaient dix, des bijoutiers américains introuvables dans le circuit du luxe : les chiffres ne collent pas, et Sixtine est du genre à tirer le fil jusqu'au bout. Le reste, je vous laisse le découvrir.
Ce qui m'a bluffé, c'est que l'enquête tient debout par la comptabilité. Pas de coup de chance, pas d'informateur providentiel : Sixtine pense en écarts et en tableaux, on comprend exactement ce qu'elle voit et pourquoi ça cloche, et le suspense monte à partir de là. J'ai rarement lu un roman où éplucher un registre de stock devienne aussi tendu.
Et puis il y a Tahiti, qui n'est jamais une carte postale. Le marché du dimanche, la ferme perlière de Fakarava, la traduction de Teahupo'o, « le mur de crânes », lâchée sans effet de manche. Un simple tuyau noir qui court le long d'une cascade, et tout un chapitre bascule : c'est du décor qui travaille. Ma scène préférée ne fait pourtant que quelques lignes : un homme seul au bout d'un ponton à l'aube, une perle noire au bout d'un cordon, et une femme qui le regarde sans jamais dire qu'elle a vu.
Le cœur du livre, c'est un chapitre passé sous terre, dans une grotte marine que l'eau rend phosphorescente. Deux personnages à bout de forces, coupés du monde, qui posent enfin les armes. Sixtine y dit à voix haute une chose qu'elle n'a jamais dite à personne, je ne raconterai pas laquelle, et Alix Sommer prend le risque de ne pas l'enjoliver, de la laisser sale et compliquée comme elle l'est vraiment. C'est là que le roman cesse d'être un bon thriller pour devenir autre chose. Même le méchant a droit à sa fêlure : une photo froissée sortie d'une poche, et il arrête d'un coup d'être un ogre en carton.
Un regret quand même : Jennifer. Elle a droit à une scène d'aveu bouleversante, dans une réserve, entre deux cartons, et puis elle sort du livre presque sans bruit. J'aurais aimé rester avec elle un peu plus longtemps, elle avait de quoi tenir tout un fil. Et si je devais chipoter, il y a un « sans doute » et un « peut-être » de trop, qui viennent parfois amortir des phrases qui frappaient très bien toutes seules.
Pour qui ? Ceux qui aiment le thriller quand il est porté par un vrai personnage, et que la sensualité crue ne rebute pas. Un roman dense, généreux, qui ne triche ni avec ses chiffres ni avec ses fêlures.
★★★☆☆
J'en aurais volontiers lu le double
Autant le dire tout de suite, parce que le titre et l'étiquette « forbidden » risquent d'attirer des lecteurs qui ne trouveront pas ce qu'ils cherchent : ce n'est pas une romance torride. C'est un thriller familial. Il y a bien une tension entre un homme et la femme de son frère, mais elle est faite de retenue, de gestes suspendus, de portes qu'on referme — pas de scènes chaudes. Une seule vraie scène d'amour, tout à la fin, écrite avec pudeur. Si vous venez pour le sulfureux, passez votre chemin ; si vous aimez les pièges qui se referment lentement, restez.
Le début est excellent. Une nuit de pluie, un accident, et un grand-père à qui on explique qu'il ne pourra garder qu'un seul de ses deux petits-fils. Trente ans plus tard, l'un dirige une banque à La Défense, l'autre tient un cabinet comptable à Belleville avec un ventilateur qui grince. Quand le premier retrouve le second, ce n'est pas par tendresse. Et l'échange qu'il lui propose n'est pas ce qu'il prétend être.
Ce que le livre fait de mieux, c'est de faire dérailler la mécanique par la douceur : le frère qui prend la place joue mal son rôle, et ce sont précisément ses maladresses honnêtes qui commencent à tout dérégler autour de lui. Il y a aussi une histoire de tarte au citron qui m'a fait sourire et qui en dit plus long sur un mariage que trois chapitres d'explications.
Mon regret : quatre-vingts pages, c'est trop court pour un dispositif pareil. L'apprentissage du rôle — le cœur de l'idée — est expédié en une phrase, et la fin s'enchaîne trop vite pour qu'on ait le temps d'avoir peur. J'en aurais volontiers lu le double.
Toto
★★★★☆
Un manuel de survie déguisé en poème médiéval
« Ne montre pas ta blessure, ô lion ; je suis à toi, ne meurs pas, mais je hais la vaine défaillance. »
C'est une femme prisonnière qui écrit ça à l'homme qui l'aime, dans un poème géorgien du XIIe siècle. Elle lui interdit de se noyer dans son propre amour. Je suis tombé là-dessus au tiers du bouquin et j'ai su que j'irais au bout des soixante-quatre chapitres.
Parce que le pari d'Eléonore De Saphir est culotté, et qu'il tient. Elle prend Le Chevalier à la peau de tigre, le grand poème national géorgien, et elle avance que ce n'est pas seulement une histoire d'amour et de chevalerie : c'est un manuel déguisé. Un cheval de Troie, dit-elle, où Roustavéli aurait planqué sous les combats à l'épée une carte du fonctionnement intérieur de l'être humain. Tariel, le chevalier en larmes, ce serait la volonté blessée. Avtandil, celui qui part le chercher, l'intelligence qui agit. Et la forteresse de Kadjéti, la prison où on nous enferme ce qu'on a de plus lumineux. Je m'attendais à ce que ça sonne plaqué. Ça ne l'est jamais.
Le chapitre qui m'a le plus retourné, c'est celui où Avtandil retrouve son ami au bord de la mort et ne lui fait surtout pas de sermon. Il le fait boire. Il le remet à cheval. Il le fait marcher. « Dans une grande crise, la première victoire est parfois très petite : l'être s'est levé. » Et cette phrase, sur quelqu'un qui dit vouloir mourir : souvent ce n'est pas la mort qu'il veut, il veut que cesse l'état insupportable. Je n'ai jamais rien lu d'aussi juste sur la façon d'aider quelqu'un qui coule.
Il y en a d'autres comme ça. Tout un chapitre sur protéger sans s'approprier, avec cette idée qu'une chambre d'or peut être une prison et une couronne une chaîne. Un autre sur ce qu'on dit à quelqu'un d'enfermé : pas « sors tout de suite », mais « j'ai trouvé un chemin jusqu'à toi ». Un troisième sur la différence entre se sentir coupable et se sentir responsable, et sur ce que la première fait de nous. À chaque fois j'ai posé la liseuse une minute.
Et la langue est belle. C'est une traduction, on le sent à une certaine solennité, mais les vers de Roustavéli passent superbement en français et la prose de l'autrice a un vrai souffle.
Un mot d'usage quand même : c'est dense, et ça ne se lit pas d'une traite. J'ai mis une dizaine de jours, six ou sept chapitres par soir et jamais plus, ce qui est visiblement la bonne façon de faire puisque le livre le demande lui-même dès l'introduction. Il ne promet rien, il ne flatte personne, il ne vend pas le bonheur en dix étapes. À ce régime-là, il vous arrête au milieu d'une page plus souvent qu'à son tour, et c'est exactement ce qu'on attend d'un livre pareil.
★★★★☆
Le premier contact n'a pas lieu au Nevada !
Monsieur Simonnet, on peut parler de vos cinquante dernières pages ?
Parce que pendant trois cent cinquante pages, vous m'aviez eu. J'ai ouvert votre bouquin en me disant « encore un vaisseau extraterrestre » et je l'ai fini en cherchant Raiatea sur une carte, ce qui est plutôt bon signe.
Votre idée tient en une phrase : le premier contact n'a pas lieu dans un labo du Nevada mais à soixante mètres de fond au large de Tahiti. Herenui Tokoragi, astrophysicienne polynésienne passée par le MIT, plonge avec Teiki sur une anomalie magnétique et pose la main sur une structure métallique qui n'a rien à faire là. Après ça tout dégringole : la base planquée dans une vallée, un Président qui joue serré avec Washington, et une technologie que les grandes puissances vont vouloir très très fort.
Et vous ne vous êtes pas contenté de coller du décor tropical sur une intrigue standard, c'est ça qui m'a scotché. Toute la mécanique du roman repose sur la navigation polynésienne. Le vaisseau que l'équipe construit a la forme d'une pirogue de voyage, avec une proue en tête de poisson. La solution scientifique qui débloque tout, c'est de travailler avec les propriétés de l'espace-temps plutôt que contre elles, exactement comme on lit un courant au lieu de ramer contre. Et quand l'ancien extraterrestre se présente, il donne le nom de Taaroa en expliquant tranquillement que c'est comme ça que les ancêtres l'appelaient, faute de mieux. Ce renversement-là, j'ai adoré. Le tahitien parsemé dans le texte, toujours traduit, n'a jamais l'air d'un élément de décoration non plus.
Deux moments m'ont cueilli pour de bon. L'orbite martienne, l'équipage de SpaceX qui voit débarquer de nulle part un vaisseau tahitien, et cette réplique : « disons simplement que nous avons emprunté un raccourci, Commandant Chen ». J'ai ri tout seul dans le métro. Et puis le militaire américain lancé à leurs trousses, dont on découvre au pire moment pourquoi il s'acharne comme ça : son fils est en train de mourir. Herenui choisit de sauver ses poursuivants. C'est là que votre roman devient adulte, et c'est très beau.
Alors pourquoi, après ça, cette visite guidée du monde nouveau ? New York, Genève, Shanghai, Nairobi, des guides qui expliquent l'économie post-rareté à des délégués qui posent pile les bonnes questions. Tout est intelligent là-dedans. Le problème c'est que rien n'est raconté. Même reproche pour la question que pose Teiki au milieu du livre. Si on a été génétiquement orientés, qu'est-ce qu'il reste de notre libre arbitre ? Elle est magnifique, cette question. Vous ne la reprenez jamais.
Ceci dit. Trouver enfin une SF de premier contact optimiste où l'humanité n'est pas représentée par le même pays que d'habitude, où c'est un archipel de 280 000 habitants qui décide comment le savoir sera partagé, ça fait un bien fou. Et votre livre se referme sur trois voix qui se répondent : l'océan profond est devant nous, en nous, entre nous. Après quatre cents pages, ça sonne juste.
Voilà. Je râle, mais je recommande ce premier roman et j'ai hâte de lire le tome 2.