De quoi regarder autrement les enfants qui se taisent
Premier soir, chapitre 2. Une gamine de six ans est couchée sous une voiture, sur le parking de l'épicerie d'en face. Pyjama, chaussons. Elle retient sa respiration pendant que les pieds de sa mère pa…
Premier soir, chapitre 2. Une gamine de six ans est couchée sous une voiture, sur le parking de l'épicerie d'en face. Pyjama, chaussons. Elle retient sa respiration pendant que les pieds de sa mère passent juste devant elle, et sa mère crie son prénom. J'ai posé le livre. Repris deux minutes après : il fallait que je sache qui allait la trouver.
Précision utile : c'est pas un roman. Nohra Zelim raconte sa propre vie, depuis la maison d'arrêt de l'Essonne où elle est née en mai 1992 jusqu'à aujourd'hui, en passant par un appartement du 93 où son père deale depuis ses quatorze ans. Là-bas, une règle : « On ne balance rien. » Le livre entier, c'est elle qui balance. Sans régler ses comptes avec personne, et c'est ce calme-là qui fait froid dans le dos.
Deuxième soir, chapitre 4. Je rigole. Elle a quinze ans, elle sort en cachette avec Romain, le pitre du collège, elle planque un portable prêté dans sa chaussette, et ses parents devant la télé : « C'est sûr qu'elle a un téléphone. Regarde les interférences sur la télé. » Deux pages plus loin je rigole plus du tout. Le père veut l'étage de Romain et menace de brûler l'immeuble pour l'avoir. Ça se lit comme un polar (bon, un polar où le type qui fait peur roule un joint dans le salon des beaux-parents). Et la mère n'est jamais un monstre en carton. Certains soirs elle danse et fait rire toute la maison jusqu'au mal de ventre, le lendemain sa fille est « la reine des connes ». Ce va-et-vient, c'est le cœur du livre.
Chapitre 7, tard. Un trajet assis à l'avant d'un corbillard. Je dirai pas qui est derrière. J'ai eu la gorge nouée pendant trois pages.
Troisième soir, chapitre 9, je regarde combien il reste de pages. Sortie de la cité, Nohra raconte la vie calme qu'elle a gagnée, et c'est son droit. Seulement le livre prend des airs d'album de famille : les annonces de grossesse, les accouchements au centimètre près, le camping en Vendée. L'écriture en phrases courtes, une par ligne, qui me coupait le souffle dans la peur, tourne un peu à vide devant une péridurale. J'ai levé le pied.
Et puis au chapitre 10, une psy tend une boîte de mouchoirs sans un mot et lâche une phrase sur l'hypersensibilité qui éclaire tout ce qui précède : « ce n'est pas une faiblesse. C'est ce qui vous a sauvée. » J'ai compris pourquoi la petite sous la voiture n'a pris le chemin de personne d'autre dans sa famille.
C'est dur, hein. Coups de couteau, drogue, perquisitions à six heures du matin, insultes qu'on n'ose pas recopier. Depuis que je l'ai refermé, j'ai une idée en tête : le conseiller à un pote surveillant de collège. Au tout début, une maîtresse pose des questions à une petite fille qui ne répond jamais. Je crois qu'il regarderait autrement les gamins silencieux du fond de la classe.