Le paradis ne passe pas l'audit
Si vous ouvrez ce livre en espérant une romance tropicale à lire au bord de la piscine, vous allez vous faire cueillir. Le lagon est là, le surfeur magnifique aussi, mais il y a surtout un laboratoire…
Si vous ouvrez ce livre en espérant une romance tropicale à lire au bord de la piscine, vous allez vous faire cueillir. Le lagon est là, le surfeur magnifique aussi, mais il y a surtout un laboratoire clandestin planqué dans la jungle, des coups de feu, et une héroïne qui traîne une blessure d'enfance dont l'autrice ne fait jamais un accessoire. L'avertissement des premières pages n'est pas décoratif : c'est un thriller adulte, avec des scènes de sexe très explicites et des zones franchement sombres. Autant le savoir avant d'entrer.
Le point de départ, lui, est limpide. Sixtine De-Sainclair, auditrice chez AXA, débarque à Papeete pour vérifier les comptes de Tamatoa Pearls, une maison perlière familiale. Des colis de trois kilos facturés comme s'ils en pesaient dix, des bijoutiers américains introuvables dans le circuit du luxe : les chiffres ne collent pas, et Sixtine est du genre à tirer le fil jusqu'au bout. Le reste, je vous laisse le découvrir.
Ce qui m'a bluffé, c'est que l'enquête tient debout par la comptabilité. Pas de coup de chance, pas d'informateur providentiel : Sixtine pense en écarts et en tableaux, on comprend exactement ce qu'elle voit et pourquoi ça cloche, et le suspense monte à partir de là. J'ai rarement lu un roman où éplucher un registre de stock devienne aussi tendu.
Et puis il y a Tahiti, qui n'est jamais une carte postale. Le marché du dimanche, la ferme perlière de Fakarava, la traduction de Teahupo'o, « le mur de crânes », lâchée sans effet de manche. Un simple tuyau noir qui court le long d'une cascade, et tout un chapitre bascule : c'est du décor qui travaille. Ma scène préférée ne fait pourtant que quelques lignes : un homme seul au bout d'un ponton à l'aube, une perle noire au bout d'un cordon, et une femme qui le regarde sans jamais dire qu'elle a vu.
Le cœur du livre, c'est un chapitre passé sous terre, dans une grotte marine que l'eau rend phosphorescente. Deux personnages à bout de forces, coupés du monde, qui posent enfin les armes. Sixtine y dit à voix haute une chose qu'elle n'a jamais dite à personne, je ne raconterai pas laquelle, et Alix Sommer prend le risque de ne pas l'enjoliver, de la laisser sale et compliquée comme elle l'est vraiment. C'est là que le roman cesse d'être un bon thriller pour devenir autre chose. Même le méchant a droit à sa fêlure : une photo froissée sortie d'une poche, et il arrête d'un coup d'être un ogre en carton.
Un regret quand même : Jennifer. Elle a droit à une scène d'aveu bouleversante, dans une réserve, entre deux cartons, et puis elle sort du livre presque sans bruit. J'aurais aimé rester avec elle un peu plus longtemps, elle avait de quoi tenir tout un fil. Et si je devais chipoter, il y a un « sans doute » et un « peut-être » de trop, qui viennent parfois amortir des phrases qui frappaient très bien toutes seules.
Pour qui ? Ceux qui aiment le thriller quand il est porté par un vrai personnage, et que la sensualité crue ne rebute pas. Un roman dense, généreux, qui ne triche ni avec ses chiffres ni avec ses fêlures.