Un manuel de survie déguisé en poème médiéval
« Ne montre pas ta blessure, ô lion ; je suis à toi, ne meurs pas, mais je hais la vaine défaillance. »
C'est une femme prisonnière qui écrit ça à l'homme qui l'aime, dans un poème géorgien du XIIe…
« Ne montre pas ta blessure, ô lion ; je suis à toi, ne meurs pas, mais je hais la vaine défaillance. »
C'est une femme prisonnière qui écrit ça à l'homme qui l'aime, dans un poème géorgien du XIIe siècle. Elle lui interdit de se noyer dans son propre amour. Je suis tombé là-dessus au tiers du bouquin et j'ai su que j'irais au bout des soixante-quatre chapitres.
Parce que le pari d'Eléonore De Saphir est culotté, et qu'il tient. Elle prend Le Chevalier à la peau de tigre, le grand poème national géorgien, et elle avance que ce n'est pas seulement une histoire d'amour et de chevalerie : c'est un manuel déguisé. Un cheval de Troie, dit-elle, où Roustavéli aurait planqué sous les combats à l'épée une carte du fonctionnement intérieur de l'être humain. Tariel, le chevalier en larmes, ce serait la volonté blessée. Avtandil, celui qui part le chercher, l'intelligence qui agit. Et la forteresse de Kadjéti, la prison où on nous enferme ce qu'on a de plus lumineux. Je m'attendais à ce que ça sonne plaqué. Ça ne l'est jamais.
Le chapitre qui m'a le plus retourné, c'est celui où Avtandil retrouve son ami au bord de la mort et ne lui fait surtout pas de sermon. Il le fait boire. Il le remet à cheval. Il le fait marcher. « Dans une grande crise, la première victoire est parfois très petite : l'être s'est levé. » Et cette phrase, sur quelqu'un qui dit vouloir mourir : souvent ce n'est pas la mort qu'il veut, il veut que cesse l'état insupportable. Je n'ai jamais rien lu d'aussi juste sur la façon d'aider quelqu'un qui coule.
Il y en a d'autres comme ça. Tout un chapitre sur protéger sans s'approprier, avec cette idée qu'une chambre d'or peut être une prison et une couronne une chaîne. Un autre sur ce qu'on dit à quelqu'un d'enfermé : pas « sors tout de suite », mais « j'ai trouvé un chemin jusqu'à toi ». Un troisième sur la différence entre se sentir coupable et se sentir responsable, et sur ce que la première fait de nous. À chaque fois j'ai posé la liseuse une minute.
Et la langue est belle. C'est une traduction, on le sent à une certaine solennité, mais les vers de Roustavéli passent superbement en français et la prose de l'autrice a un vrai souffle.
Un mot d'usage quand même : c'est dense, et ça ne se lit pas d'une traite. J'ai mis une dizaine de jours, six ou sept chapitres par soir et jamais plus, ce qui est visiblement la bonne façon de faire puisque le livre le demande lui-même dès l'introduction. Il ne promet rien, il ne flatte personne, il ne vend pas le bonheur en dix étapes. À ce régime-là, il vous arrête au milieu d'une page plus souvent qu'à son tour, et c'est exactement ce qu'on attend d'un livre pareil.