Un monde où l'on voudrait rester plus longtemps
C'est le dragon qui m'a eu. Ailes grandes ouvertes sur un ciel couleur braise, une fille de dos, les mains posées sur un rempart, un château noir planté au bout de son regard. J'ai pris le livre pour …
C'est le dragon qui m'a eu. Ailes grandes ouvertes sur un ciel couleur braise, une fille de dos, les mains posées sur un rempart, un château noir planté au bout de son regard. J'ai pris le livre pour cette image-là et pour rien d'autre.
Et la créature qui m'a le plus remué, au bout du compte, n'a pas d'ailes. C'est un cheval. Un Cheval des Mers, un grand machin à écailles bleues long comme un bus, veuf, susceptible comme pas deux, qui parle une langue secrète calquée sur le gaélique écossais. Chez son peuple, ce sont les mâles qui portent les œufs, dans une poche sous le ventre. Dès le prologue, un vieux guerrier vient lui demander d'y cacher une bague qui ouvre les portes entre les mondes. Ce qui veut dire, tant qu'il la garde, plus jamais d'enfants. Biaru réfléchit, se vexe à mort quand son ami le compare aux dragons (« ces esclaves »), comprend qu'on le manipule, soupire que c'est vil, « et c'est terriblement efficace », puis accepte. Il repart dans les vagues en lançant : « Tu es le meilleur ami sur deux pattes que j'aie jamais eu ! Tu es d'ailleurs le seul ! » J'étais conquis avant même le chapitre 1.
Seize ans plus tard, on suit Aëlie, dix-sept ans, moitié Lias'y, coincée dans un pensionnat pour jeunes filles nobles pendant que son père, un archimage qui ne frappe jamais avant d'entrer, lui choisit un mari. Elle file le soir de la fête du printemps, déguisée en servante, parce que les gens bien nés ne regardent jamais les domestiques. Son rêve à elle tient en un mot : dragonnière. De l'autre côté des montagnes, Bëor, prince d'un peuple qui vit autour d'un chêne géant, fait passer des réfugiés en douce et se fait renier par son père en plein conseil. Deux pères de marbre qui se répondent d'un bout à l'autre du livre, et autour d'eux un Empire qui traque tous ceux qui ont un don. Dans un convoi, un petit garçon marche les yeux bandés : sa mère n'a trouvé que ça pour que sa magie ne le trahisse pas. Cette image-là, je l'ai gardée longtemps.
Valérie Boutonnet a une imagination qui déborde de partout. Des hommes-chats qui habitent dans les arbres, un bébé dragon à fourrure verte qui tombe d'une plateforme droit dans les bras de Bëor et fait baisser toutes les lances d'un coup, un gardien de la forêt qui ressemble à un paresseux géant couvert d'écailles, une éclosion d'œufs sous la montagne où une petite dragonne orange choisit sa cavalière. Ceux qui ont passé leur enfance à espérer qu'un œuf craque rien que pour eux vont se sentir chez eux. Et puis il y a cette héroïne qui, quand on lui prédit qu'elle va se perdre, répond : « je préfère tomber pour un rêve que survivre dans une cage faite de doutes. »
Une question pour l'autrice, quand même : pourquoi tant se presser sur la fin ? Le premier chapitre prend le temps de nommer les dix professeurs de l'école et de compter les vingt-quatre domestiques (j'ai failli caler là). Et au dernier, des révélations énormes tombent en deux répliques, l'affrontement qu'on attend depuis des pages se règle entre la dernière scène et l'épilogue, sans nous. J'étais prêt à rester deux cents pages de plus sur ce rivage. Le tome 2 a intérêt à me les rendre.
Reste Darian, apprenti dragonnier trop sérieux, qui au milieu d'un cours de vol se met à battre des bras en criant à son dragon, encore bien trop petit pour le porter : « Flap, flap ! Vire à gauche ! » Toute la classe explose, même le prof finit par sourire. Depuis, dès qu'un pigeon s'envole devant moi, je l'entends.
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