« Bonjour, il y en a huit comme ça »
Je vais avoir du mal à ouvrir une canette de coca sans y penser, pendant un bon moment.
Pchhht. C'est le bruit qui ouvre Le Loup Bleu, un dimanche à onze heures, pendant que Julien fait revenir l'a…
Je vais avoir du mal à ouvrir une canette de coca sans y penser, pendant un bon moment.
Pchhht. C'est le bruit qui ouvre Le Loup Bleu, un dimanche à onze heures, pendant que Julien fait revenir l'ail et l'oignon pour les lasagnes de sa compagne et de ses deux filles. Une 8.6 posée sur la table, toujours au même endroit, « ni vu ni connu ». Céline pince les lèvres. La cadette l'embrasse, recule un peu et lui glisse : « Tu sens bizarre. » À partir de là, ce Pchhht revient. Encore. Dans une cuisine de Lyon, dans une station-service un dimanche soir, dans une maison de campagne achetée pour y mettre des poules. À chaque fois, mes épaules sont tombées en même temps que les siennes.
Un mot sur la couverture. Le loup aux yeux bleus, la grande bâtisse dans la nuit, l'homme de dos : on s'attend à un thriller, peut-être à des crocs. Le loup est bien là. Il tient dans la main, il est en aluminium bleu et il fait cinquante centilitres. Julien Gruet raconte l'alcool de l'intérieur, son héros porte son prénom, et les remerciements de la dernière page confirment ce qu'on devinait depuis longtemps.
Ce que ce livre a de rare, c'est la logistique. Les bières rangées dans le bac à légumes. Le gardien d'immeuble qui attend que tous les colis soient récupérés avant d'ouvrir la première. Le frigo qu'on calcule le dimanche parce que le magasin ferme à vingt-deux heures. Et cette phrase à la caisse, une seule canette sur le tapis, les autres déjà dans le sac à dos : « Bonjour, il y en a huit comme ça. » Elle revient plusieurs fois et elle m'a glacé à chaque passage. Tous ceux qui ont vécu à côté de quelqu'un qui « gère » vont reconnaître ce frigo.
L'écriture respire comme lui. Deux mots, un blanc, deux mots. Ça ne raconte pas la dépendance, ça la fait subir. Et pourtant on rit (si si) : un coca commandé en terrasse, « au moins il y aura des bulles », un restaurant où Julien réclame l'addiction au lieu de l'addition. Autour de lui, une mère qui ne lâche jamais, un beau-père taiseux dont chaque phrase pèse une tonne, un voisin retraité qui l'emmène faire ses courses sans poser de question. Jusqu'au jour où.
Je vous fais un pari : la moitié d'entre vous va adorer Ada, l'autre moitié va froncer les sourcils. Moi j'étais dans la seconde. Dans un livre qui note les taux d'alcoolémie au centième près, débarque une femme en châle violet qui parle par énigmes et appelle Julien « jeune loup », et le récit glisse vers quelque chose de mystique. J'ai cherché la couture entre les médicaments et le merveilleux, je ne l'ai pas trouvée. D'autres y verront la plus belle idée du livre, et je les comprends à moitié.
En route, j'ai aussi compté les loups planqués dans les expressions : une faim de loup, à pas de loup, entre chien et loup, la gueule du loup… J'en suis à une dizaine. Il m'en manque sûrement.