Deux lettres de distance pour pouvoir tout dire
Il y a une phrase, au milieu du chapitre cinq, dont je n'arrive pas à me défaire. L'auteur s'arrête pour expliquer un détail de fabrication : l'homme qui a abusé de lui entre ses sept et ses douze ans…
Il y a une phrase, au milieu du chapitre cinq, dont je n'arrive pas à me défaire. L'auteur s'arrête pour expliquer un détail de fabrication : l'homme qui a abusé de lui entre ses sept et ses douze ans s'appelle Renzo dans le livre. Ce n'était pas son prénom. Deux lettres ont été déplacées, pour que le monstre ne porte pas le même prénom que l'enfant. Deux lettres, et le reste devient racontable.
Tout le bouquin tient dans cet écart. R. Marin raconte sa propre histoire, mais il l'écrit à la troisième personne, il s'appelle Tommaso, et quand il a besoin de commenter il dit « le narrateur d'aujourd'hui ». On pourrait trouver ça maniéré. C'est l'inverse : c'est la distance minimale dont un homme a besoin pour regarder son enfance sans détourner les yeux.
Ça démarre à la fin des années 70, sur la côte ligure. Un père biologique qui a demandé qu'on avorte, une mère qui laisse faire le temps, deux ans et demi d'hospitalisations dont il ne reste rien dans la mémoire et tout dans le corps. Puis une femme d'une quarantaine d'années entre dans un couloir d'institution et trouve un petit garçon sale, dans des vêtements trop grands, qui ne sait dire qu'un mot : Mamma. Elle dit oui. Elle l'embarque. Le livre commence pour de bon là.
Ce qui m'a tenu, c'est que Marin ne raconte jamais le malheur en gros. Il raconte des objets. Un tricycle rouge dans une cour fermée, des heures à pédaler en rond, un gamin qui découvre qu'il peut se déplacer par ses propres moyens. Un mur de cour de récré où deux gosses encastrent des cailloux en décrétant que celui-là c'est le processeur et celui-là la mémoire vive. Un œuf encore tiède sous une poule, à l'aube, dans un poulailler du Piémont. Une bordure de trottoir de vingt centimètres, escaladée pour embrasser une fille qui le dépassait d'une tête. Ces choses-là ne s'inventent pas. Ce sont elles qui font tenir debout les chapitres où l'air se raréfie.
Le titre vient d'une scène qui arrive tard et qui tient en quatre pages. Un pont, des rails en dessous, dix-sept ans, une voix intérieure qui demande quelque chose. Je ne dirai pas comment ça se passe. Juste que ce chapitre est le plus court du livre et le seul dont je me souviens phrase par phrase.
Et puis il y a le carnet. Depuis l'adolescence, Tommaso tenait une liste : un prénom, une durée en jours, un code pour le type de baiser. Vingt-cinq entrées. On croit lire un tableau de chasse, on hausse un sourcil, et l'auteur retourne la chose en une phrase : ce n'est pas un séducteur qui compte ses conquêtes, c'est un enfant abandonné qui rassemble des preuves d'avoir existé dans les yeux de quelqu'un. Pour une fille, une seule, il avait écrit dans la colonne des baisers : limonato con amore. Avec amour. Trois mots dans un cahier d'ado, et ils pèsent plus lourd que beaucoup de déclarations.
Ma réserve tient dans les vingt dernières pages. Après l'épilogue, l'auteur enfile la blouse et livre l'analyse clinique de son propre cas : attachement insécure désorganisé, compulsion de répétition, self-sabotage, hypervigilance, le tout numéroté de un à cinq. C'est juste, c'est solide, et ça m'a quand même volé quelque chose. Le récit m'avait déjà tout montré, sans étiquettes, par le tricycle et les cailloux et le carnet. J'aurais préféré rester avec l'homme qui raconte plutôt qu'avec celui qui s'explique. La lettre qui suit, elle, adressée à un lecteur inconnu qui traverserait la même chose, je ne l'aurais enlevée pour rien au monde.
Autant le savoir avant d'ouvrir : abus sur un enfant, abandons en série, un adolescent au bord du vide. Rien n'est complaisant, les mots sont choisis pour leur sobriété, mais ça cogne. Ceux qui aiment les récits de vie qui ne cherchent ni à consoler ni à faire pleurer trouveront là un livre honnête et bizarrement lumineux.
La scène que je garde, finalement, ce n'est pas le pont. C'est un ascenseur qui monte sept étages, un interphone, et une voix qui demande qui est là.
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