Une héroïne qui voit ce que personne ne voit
Nathan, faut qu'on parle.
T'es un type brillant, personne dira le contraire. Tu vis au dernier étage d'un immeuble de Chartres, tu bois du Schweppes parce que l'alcool c'est pas ton truc, tu passes…
Nathan, faut qu'on parle.
T'es un type brillant, personne dira le contraire. Tu vis au dernier étage d'un immeuble de Chartres, tu bois du Schweppes parce que l'alcool c'est pas ton truc, tu passes « One More Try » en boucle et tu viens de finir un programme capable de rallumer un cerveau éteint. Officiellement, pour soigner des patients. En vrai, t'as enterré trois femmes, tu t'es persuadé que tu portais la poisse, et tu cherches un corps où faire revenir la dernière. Ton meilleur ami te colle une gifle au milieu de ton propre labo. Il a raison, hein.
Et puis Léa ouvre les yeux. Prof, trente-quatre ans, dix-huit mois sans conscience, et le premier mot qu'elle prononce, c'est ton prénom. Qu'elle a jamais entendu. J'ai eu des frissons jusque dans la nuque.
Ce que t'avais pas prévu, c'est qu'elle allait te voler le livre. Elle déteste le café. « Je n'en ai jamais bu. Enfin... Je crois. » La phrase exacte de Vic, avec le même sourire gêné. À partir de là, j'ai lu chacune de ses répliques en me demandant à qui elle appartenait (elle aussi, d'ailleurs). Devant la cathédrale, c'est elle qui trouve l'image la plus juste du roman : deux flèches qui se ressemblent pas et qui appartiennent quand même au même édifice. Elle se demande laquelle des deux c'est elle.
Le titre sent la SF de laboratoire. Il y en a, mais Pierre Maneschi en fait surtout une cavale : Chartres, puis Bardonecchia sous la neige, puis une vieille ferme du Chianti où la pergola sent le jasmin, avec une société privée, AETHRA, qui voudrait bien récupérer son prototype. Et en route, Léa devient quelqu'un. Mes passages préférés, c'est quand elle voit ce que personne voit. Un monsieur trop courtois dans un café de montagne qui se trahit en parlant d'une route fermée tout l'hiver. Un guetteur sur une esplanade : « Il tient une cigarette... mais il ne fume pas. » Elle lit les gens comme toi tu lis du code, et le jour où elle se met à entendre les machines, j'ai laissé tomber mes projets de la soirée.
Dans la ferme, quand Giovanni et toi passez vos journées à l'examiner, elle finit par poser une règle : « Après dix-sept heures, je ne suis plus un cerveau. » Et quand on lui demande ce qu'elle devient, elle répond juste « Léa ». Rien que pour ça, je t'aurais presque tout pardonné.
Presque. Parce que ses parents, Nathan. Tu les as regardés signer l'arrêt des soins en pensant « Laissez-la partir. Et je tenterai de vous la rendre ». Et quand elle t'a demandé si quelqu'un l'attendait dehors, t'as dit non. Ça m'a glacé, j'attendais que ça te retombe dessus. Ça vient pas. Le roman file vers l'Italie et les laisse à Chartres, ces deux-là, et je les ai cherchés jusqu'à l'épilogue.
Ceux qui ont aimé Ex Machina en regrettant qu'il y fasse pas plus froid vont le finir en deux soirs, comme moi. Et toi, la prochaine fois, fais-lui un chocolat chaud.
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